Incendies : et si l’usage des sols devenait un levier du mix énergétique ?
Repenser l’agriculture, la prévention du risque et la production de gaz renouvelable comme un seul et même sujet d’aménagement du territoire.
Un moment où il faut savoir se taire, puis réfléchir
Au moment où ces lignes sont écrites, les secours sont toujours mobilisés en Gironde et dans les Landes. Le feu parti de Saumos le 22 juillet 2026 a parcouru environ 42 000 hectares, entraîné l’évacuation préventive de plus de 220 000 personnes et détruit 240 habitations. Deux sapeurs-pompiers ont perdu la vie quelques jours plus tôt en Gironde. À l’échelle nationale, près de 98 000 hectares avaient brûlé au 25 juillet, un niveau sans précédent depuis le début des relevés — le record annuel de 2022 s’établissait à environ 66 000 hectares.
Il n’y a rien à commenter dans l’urgence, et encore moins de leçons à donner. Mais viendra, dans quelques semaines, le temps des choix de reconstruction. Et ces choix se prendront vite, sous la pression légitime des propriétaires, des filières et des collectivités. C’est précisément parce qu’ils se prendront vite qu’il faut poser dès maintenant une question simple : reconstruire à l’identique est-il encore la meilleure option partout ?
Le constat : deux territoires, une même impasse
Deux situations très différentes convergent vers le même angle mort.
En Gironde et dans les Landes : la monoculture atteint ses limites
Le massif des Landes de Gascogne s’est construit au XIXe siècle sur un choix d’aménagement, celui du pin maritime, pour assainir d’anciennes zones marécageuses et valoriser des sols sableux pauvres. Ce choix a été économiquement remarquable pendant un siècle et demi. Il produit aujourd’hui un massif largement homogène, continu, à forte charge combustible, sur des sols dont l’humidité structurelle a diminué et dans un climat dont les épisodes secs s’allongent.
La question n’est pas de faire le procès du pin. Elle est de constater qu’une continuité de combustible de plusieurs dizaines de milliers d’hectares est une caractéristique d’aménagement, pas une fatalité naturelle — et qu’elle se rediscute au moment où l’on replante.
Dans les Pyrénées-Orientales : la friche a remplacé l’entretien
Le cas méditerranéen est presque symétrique. Ici, le problème ne vient pas d’un excès de plantation mais d’un retrait. La crise viticole, la baisse structurelle de la consommation de vin, la mortalité des ceps liée aux sécheresses successives et les campagnes d’arrachage ont libéré des surfaces considérables. Dans l’Aude voisine, la profession évoque de l’ordre de 10 000 hectares arrachés en deux campagnes.
Or, une vigne arrachée ne devient pas un espace neutre. Elle devient une friche : une strate basse, sèche, non entretenue, qui se reconstitue en garrigue et se raccorde progressivement aux massifs voisins. Le plan départemental de protection des forêts contre l’incendie des Pyrénées-Orientales le documente sans ambiguïté : la déprise agricole s’y traduit par un développement considérable des friches, qui peuvent couvrir plus de 70 % du territoire de certaines communes.
Le point est important, parce qu’il est contre-intuitif : la vigne entretenue constitue une véritable discontinuité de combustible, et les services de sécurité civile ont constaté à de nombreuses reprises des incendies contenus par des parcelles viticoles. Mais cette fonction disparaît avec l’entretien : une vigne enherbée, non travaillée, propage le feu au lieu de l’arrêter. Ce n’est donc pas la vigne qui protège, c’est l’activité agricole qui protège.
C’est là que la question énergétique entre en scène — non pas comme une finalité, mais comme un modèle économique possible pour financer cet entretien.
Un triptyque à traiter d’un seul tenant
Le sujet est habituellement instruit en trois silos : la forêt et la sécurité civile d’un côté, l’agriculture de l’autre, l’énergie encore ailleurs. Chacun avec ses financements, ses tutelles et ses temporalités. C’est une des raisons pour lesquelles rien ne bouge.
L’hypothèse de travail que nous proposons consiste à les traiter ensemble :
- Un enjeu agricole : offrir un revenu de substitution à des exploitants dont la filière historique se contracte, et éviter que la sortie de la vigne ou de la sylviculture ne se solde par un abandon pur et simple du foncier.
- Un enjeu énergétique : mobiliser une biomasse locale au service d’un objectif national de gaz renouvelable dont la marche est aujourd’hui très raide.
- Un enjeu de sécurité civile : rétablir des discontinuités de combustible entretenues, praticables, positionnées là où la doctrine de lutte en a besoin.
Aucun de ces trois objectifs ne justifie à lui seul un projet. Les trois ensemble peuvent en justifier un.
Quelles cultures, et selon quelle logique ?
Une précision méthodologique s’impose d’emblée : en méthanisation, la meilleure plante n’est pas celle qui produit le plus de méthane par tonne, mais celle qui en produit le plus par hectare et par an, dans les conditions pédoclimatiques réelles de la parcelle. Un raisonnement mené sur le seul pouvoir méthanogène conduit systématiquement à de mauvaises décisions.
Sur les anciens sols viticoles méditerranéens
Les sols y sont souvent secs, caillouteux, pentus, rarement irrigables. Cela exclut d’emblée les cultures à forte demande hydrique.
- Le sorgho biomasse apparaît comme le candidat le plus sérieux : rendement proche du maïs, besoins en eau nettement inférieurs, bonne tolérance aux canicules, récolte mécanisable, et possibilité de conduite multicoupe.
- Les CIVE d’hiver (seigle, triticale, avoine) valorisent la pluviométrie hivernale, maintiennent un sol couvert puis récolté, et présentent un statut réglementaire déterminant sur lequel nous revenons plus loin.
- Les prairies temporaires fauchées et le pastoralisme restent, pour un coût très inférieur, l’un des outils les plus efficaces de maintien d’une strate basse — leur disparition est d’ailleurs l’un des facteurs les moins discutés de l’aggravation du risque.
- Les vergers rustiques entretenus (figuier, grenadier) supportent bien la sécheresse et fournissent des fruits déclassés à fort pouvoir méthanogène, en complément d’intrants plus structurants.
- Les coproduits de la filière viticole maintenue — marcs, rafles, lies, raisins déclassés — constituent un gisement déjà identifié et partiellement valorisé.
Deux réserves méritent d’être formulées. Le miscanthus et la canne de Provence produisent beaucoup de biomasse, mais celle-ci est lignifiée, plus difficile à méthaniser, et surtout présente sur pied sous forme sèche une partie de l’année : leur intérêt comme coupure de combustible doit être examiné avec prudence plutôt que postulé. Quant aux fruits, riches en sucres mais composés à 80-90 % d’eau, ils sont excellents à la tonne de matière sèche et médiocres à l’hectare : un complément, pas une base d’approvisionnement.
Sur les sols sableux du littoral aquitain
Le contexte est différent : sols pauvres et filtrants, pluviométrie plus généreuse, parcellaire forestier de grande dimension. Les pistes y relèvent moins de la culture annuelle intensive que d’une diversification de la mosaïque : bandes cultivées ou pâturées le long des voies DFCI, îlots feuillus, taillis à courte rotation en bas-fonds humides, cultures fourragères sur les secteurs les plus favorables. L’objectif n’est pas de remplacer la forêt — elle porte une filière bois-industrie majeure — mais de fragmenter la continuité, ce qui est un objectif d’aménagement, pas de sylviculture.
Le cadre réglementaire n’est pas un détail : il oriente le projet
C’est probablement le point le plus mal compris des porteurs de projet, et celui qui décide de la viabilité d’un dossier.
Le décret n° 2016-929 du 7 juillet 2016 plafonne à 15 % du tonnage brut annuel des intrants la part des cultures alimentaires ou énergétiques cultivées en culture principale dans l’approvisionnement d’une unité de méthanisation. En revanche, les CIVE, les résidus de culture et les prairies permanentes ne sont pas comptabilisés dans ce plafond.
La conséquence est directe. Un projet présenté comme « on remplace la vigne arrachée par des cultures énergétiques dédiées » se heurtera au plafond réglementaire, à l’opposition de la profession agricole et à un problème d’acceptabilité sociale à peu près insoluble. Le même projet présenté comme « on remet en entretien des friches à risque par des cultures sobres, dont une part valorisable en méthanisation » s’inscrit dans le cadre existant et dans les orientations de la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie, qui mise explicitement sur la généralisation des CIVE.
Ce n’est pas une question de vocabulaire. C’est une question de conception du plan d’approvisionnement dès le premier jour.
Le photovoltaïque : utile, mais ce n’est pas un pare-feu
L’idée de convertir des friches en centrales photovoltaïques au sol revient systématiquement, et elle a sa pertinence : le décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 pris en application de la loi APER ouvre précisément la voie à l’implantation sur des terrains incultes ou non exploités depuis au moins dix ans, identifiés dans un document-cadre départemental élaboré sur proposition de la chambre d’agriculture.
Une précision s’impose néanmoins, parce qu’elle est régulièrement omise dans les présentations de projet : une centrale photovoltaïque au sol n’est pas une coupure de combustible. La doctrine des services d’incendie et de secours est explicite sur ce point et la considère plutôt comme un aléa nouveau introduit en milieu naturel, appelant îlotage, clôtures compatibles avec les moyens des secours, défense extérieure contre l’incendie, débroussaillement périphérique et intervention préalable d’un exploitant habilité avant toute action des pompiers. L’implantation est par ailleurs proscrite en zone rouge de PPRIF et sur les secteurs d’aléa fort à très fort.
Le photovoltaïque a donc toute sa place dans l’équation économique d’une reconversion foncière — pas dans son volet prévention, sauf conception très spécifique et validée avec le SDIS. Confondre les deux fragilise le dossier.
L’angle réseau : là où le projet se gagne ou se perd
C’est le volet que l’on découvre trop tard, et il est structurant.
La PPE 3, publiée par décret le 12 février 2026, fixe un objectif de 44 TWh de biométhane injecté en 2030, puis de 47 à 82 TWh en 2035, pour des capacités d’injection de l’ordre de 15,6 TWh fin 2025 réparties sur environ 800 installations. C’est un quasi-triplement en cinq ans, désormais adossé au mécanisme des certificats de production de biogaz plutôt qu’aux tarifs d’achat.
Traduire cette trajectoire sur un territoire suppose de répondre à des questions très concrètes, en amont de toute décision agronomique :
- Le réseau de distribution est-il présent à proximité du gisement, et avec quelle capacité d’accueil ?
- Les consommations locales permettent-elles d’absorber la production en été, saison de forte production et de faible consommation ?
- Un poste de rebours vers le réseau de transport est-il nécessaire, à quel coût et selon quel calendrier ?
- Le zonage de raccordement retenu permet-il de mutualiser plusieurs unités plutôt que d’additionner des raccordements individuels ?
- L’équilibre du digesteur est-il tenable avec des intrants aussi saisonniers, et comment sont sécurisés les intrants structurants d’appoint ?
- Quelle valorisation de la chaleur fatale et du CO2 biogénique, deux postes qui font souvent basculer un plan d’affaires ?
Un projet dont le gisement est excellent mais dont le point d’injection est à quinze kilomètres d’un réseau saturé n’est pas un projet. C’est le croisement entre gisement, réseau et usages qui détermine la faisabilité, et il doit être instruit dès l’étude d’opportunité.
Ni solution miracle, ni sujet mineur
Soyons clairs sur les limites. Le biométhane coûte aujourd’hui trois à quatre fois plus cher à produire que le gaz naturel fossile hors période de crise. La biomasse est une ressource finie, déjà sollicitée par l’alimentation, les biocarburants, les matériaux et le maintien de la fertilité des sols. Aucune culture ne stoppe un feu convectif de la puissance de celui de Saumos. Et la question du foncier, de sa propriété morcelée et de son portage reste probablement l’obstacle le plus lourd, avant même la technique.
Ce dont il est question est plus modeste et plus réaliste : utiliser la production de gaz renouvelable comme l’un des modèles économiques permettant de financer l’entretien de mosaïques agricoles là où elles sont pertinentes, c’est-à-dire aux interfaces, sur les friches, en appui du réseau DFCI existant et de la doctrine de lutte — et non partout.
Cela suppose une méthode plutôt qu’une recette : cartographier le gisement mobilisable réel et non théorique, le croiser avec les capacités des réseaux gaz et électricité, le confronter à la doctrine de défense des forêts contre l’incendie du département, en évaluer la robustesse technico-économique sur vingt à trente ans, et vérifier que le montage tient réglementairement avant d’engager quoi que ce soit.
C’est exactement le type d’étude prospective que les territoires concernés auront à conduire dans les mois qui viennent. Autant s’y prendre pendant que les décisions de replantation ne sont pas encore arbitrées.
Smart Grids Conseil accompagne collectivités, syndicats d’énergie et porteurs de projets sur les études de gisement, les schémas directeurs multi-énergies et les analyses technico-économiques et réglementaires des projets de gaz renouvelables.
Sources
- Préfecture de la Gironde — Incendie de Saumos, point de situation du 28 juillet 2026
- Franceinfo — Bilan national des surfaces brûlées, 25 juillet 2026
- Toute l’Europe — Données EFFIS sur les feux de forêt en France et en Europe
- Vinetur — Incendies et vignobles d’Occitanie : arrachage et exposition au risque
- Fire Wine — La viticulture face au risque incendie (extraits du PDPFCI des Pyrénées-Orientales)
- Légifrance — Décret n° 2016-929 du 7 juillet 2016 (seuil d’approvisionnement en cultures principales)
- InfoMetha — Méthanisation et cultures agricoles
- Sénat — Méthanisation : au-delà des controverses, quelles perspectives ?
- Légifrance — Décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 relatif au développement de l’agrivoltaïsme
- SDIS 33 — Prescriptions relatives aux centrales photovoltaïques au sol (PDF)
- Cabinet Gossement Avocats — PPE 3 : les objectifs en matière de biogaz
- France gaz — Communiqué de presse sur la publication de la PPE 3, 12 février 2026
- CH4.bio — Biométhane et PPE 3 : changement de modèle, changement d’échelle
- Bioénergie International — L’objectif de la PPE 3 pour la filière biométhane
- Pleinchamp — PPE 3 et biocarburants : la biomasse, ressource stratégique mais limitée

